Chris Marker au Beirut Art Center- analyse de la mise en exposition

Le Beirut Art Center ou BAC est le premier espace au Liban dédié à l’art contemporain. C’est une association à but non lucratif. Il est géré par Lamia Joreige et Sandra Dagher avec leur assistant Stefan Tarnowski.

Une exposition au BAC est dédiée à l’artiste et réalisateur français Chris Marker depuis le 25 novembre 2010 et qui finira le 29 janvier 2011. On peut trouver, « Une exposition monographique de Chris Marker » comme sous titre de cette exposition dans les brochures. Le but de cette exposition est de présenter cet artiste au public libanais. L’exposition dans ce sens peut être vue comme ayant un but pédagogique. On peut diviser l’exposition en quatre parties : les quatre oeuvres présentées. On trouve exposé « Staring Back » (2007), « Owls at noon: Prelude: The Hollow Men » (2005), « Immemory » (1997) et une partie « Beast Of…» (Date variable par oeuvre). On a aussi à l’occasion de cette exposition une présentation du collectif d’artistes basés à Londres « The Olioth Group » et qui présente « Inner Time of Television » (2007) qui était fait en collaboration avec Chris Marker.

L’exposition au BAC à été accompagnée par une projection de films de Chris Marker au cinéma Métropolis (Sofil) et dans l’auditorium du BAC. Cet évènement à touché une majorité d’intéressés outre les brochures dans le cinéma ou le BAC par un évènement sur facebook. Les moyens de communication technologiques permettent de toucher …un plus grand nombre de gens et surtout les jeunes d’entre eux qui sont les plus grands utilisateurs de ces moyens dans leur vie quotidienne.

L’exposition est intitulée « par quatre chemins » titre français qui expliquerait les quatre sections distinctes de l’exposition. Les cartons pour l’exposition sont en anglais et en arabe et des fois en anglais. Sur les murs les textes écrits par l’artiste même pour présenter ses oeuvres sont en français comme le titre. Mais aussi on trouve des textes en anglais dans la section où treize épisodes d’un programme de télévision créé en 1989 par Chris Marker sont mis pour être vus par les spectateurs dans la section vidéos qui fait niche à part et qui a pour titre « l’Héritage de la chouette ». Ce programme télévisé est sur le patrimoine culturel de la Grèce antique et représente l’animal fétiche de Marker, la chouette. La niche est constituée de treize postes de télévision individuels avec écouteurs et où on peut s’installer et regarder une de ces treize épisodes ou toutes ! Sans toutefois pouvoir contrôler le début du visionnage. Le spectateur actif certes dans le choix de se mettre devant ces postes et regarder une vidéo, mais il est aussi passif et contraint à regarder ce qu’on lui présente à partir du moment où il s’installe et sa part dans ce système de visionnage est lancée au hasard comme son approche de cet oeuvre et sa compréhension ainsi que le lien d’un spectateur à un autre pour une oeuvre : son expérience à lui devient unique.

« Owls at Noon Prelude : The Hollow Men » se trouve projeté sur six écrans de télévision plats dans une chambre aux murs noirs avec un banc qui pourrait contenir deux à trois personnes. L’accès à cette salle se fait par une ouverture qui est toujours là. On ne dispose pas de la possibilité de rendre l’espace totalement noir et on n’est pas à l’abri des bruits curieux, et des fuites de lumière jaune qui viennent se refléter sur les cadres des écrans télévision.

En dehors de cette salle, juste avant de rentrer à droite de l’ouverture permettant l’accès à la salle de visionnage de « Owls at Noon Prelude : The Hollow Men » On peut lire sur un cartel explicatif noir sur blanc dans les trois langues arabe anglais et français. On peut lire dessus : « Owls at Noon Prelude : The Hollow Men 2005.Installation de 6 écrans, système de son, ordinateur 19 minutes – en boucle. Édition de 6. Avec l’aimable permission de l’artiste et de Peter Blum Gallery, New York(…) C’est une présentation qui associe tout le contenu de cette salle, la salle elle-même à faire partie de l’oeuvre. On voit donc clairement tous les éléments de l’installation : la chambre, ses dimensions, les murs, leur couleur ; le meuble, genre et nombre ; les écrans nombres et contenu ; le son. Ce qui rend cette installation à Beyrouth au BAC unique par tous ces éléments c’est une oeuvre différente de ce qu’on a pu voir de l’exposition de « Owls at Noon Prelude : The Hollow Men » ailleurs au New Museum de New York par exemple. Ici on peut souligner le rôle que peuvent avoir les commissaires d’exposition et le lieu même dans la mise en espace d’une oeuvre et sa présentation avec les nouveaux moyens (dimension de l’espace ou autre).

« Immemory » (2007) est le titre du CD-Rom multimédia qui présente par une interaction avec le spectateur manipulateur de l’information, une visite virtuelle dans le monde de Chris Marker. Cette installation d’un unique écran mené d’une manette devant un fauteuil confortable est présente à l’extrême droite de la salle. On peut la considérer première oeuvre si on commence notre tournée à partir de l’espace sous le titre de l’exposition qu’elle occupe. Ce serait idéalement un bon début pour une première tournée, première immersion virtuelle dans le monde de Chris Marker.

Le titre serait-il donc un indicatif des quatre espaces distincts de l’exposition ? Serait-il donc les quatre chemins par lesquels on peut (spectateurs/visiteurs de l’exposition) découvrir cet artiste ?

La photographie illustratrice d’une histoire d’un texte de Chris Marker, l’installation vidéo, les jeux interactifs/multimédia, la vidéo/les films de cet artiste et ses collaborations seraient en résumé tous les moyens employés par Chris Marker au cours de sa vie et jusqu’à présent par lesquels il se présente au monde en tant qu’artiste.

Dans ce sens là l’exposition est complète et « par quatre chemins » et compréhensible, c’est beaucoup plus du concret dans l’espace. Abordant l’espace par la porte d’entrée on fait face à ces quatre espaces. On peut dès l’entrée et même de l’extérieur ressentir le découpage en quatre de cet espace bien que ça soit très subtile puisque l’espace est, d’une vue générale, un espace ouvert. À l’extrême droite on a l’espace de visionnage des vidéos, au milieu à droite l’espace d’exposition des images et des textes sous forme de deux parties chacune d’un côté du mur comme s’il s’agissait de deux chapitres. D’ailleurs le titre l’indique « I stare 1 » et « I stare 2 ». Titres vus parallèlement avec « They Stare » et ce jeu entre « I » et « They ».

Au fond à gauche on voit le cube noir et son ouverture pour permettre le visionnage de l’installation et à l’extrême gauche l’unique écran et manette de jeux pour découvrir Chris Marker dans « Immemory ». En générale on peut dire que cet espace tourne autour de l’espace central photographique puisque face à l’entrée et dans la majorité de l’espace ce sont les photos et textes qui se côtoient qui occupent le plus l’espace. Sans oublier le « Beast of… » Qu’on pourrait percevoir comme étant le best of de ses images de bêtes qu’il rapporte de ses voyages comme il dit, et c’est à quoi le texte nous fais penser.

Il est très clair que la disposition des photos joue un rôle très important dans la compréhension de l’oeuvre. Elle lui donne une autre dimension. Les photos exposés sont imprimés sur un support papier photo collé0 sur du bois fin et accroché sur un mur gris. L’architecture de cette vieille usine reconvertie est restée fidèle à l’espace d’origine quant aux volumétries, poutres apparentes et la distribution des ouvertures.

La lumière est répandue uniformément sur toutes les photos puisqu’elle est indirecte. Les lumières sont de deux sortes : des projecteurs à lampe fluo compacte regroupés en quatre sur une tige (1) et donnant une lumière directe sur le plafond pour qu’elle se reflète uniformément sur les murs gris ; ou bien des tiges fluo placées sur des structures métalliques dans le plafond de sorte qu’elles illuminent l’espace de la même façon (2)). Quelques unes des photos sont des arrêts sur image et la qualité de plusieurs est médiocre, j’entends par là l’apparence des petits grains et flous dans l’image, parfois ils sont faits par l’artiste lui-même à des endroits précis pour l’effet qu’ils donnent.

Il existe un parallélisme étrange dans l’accrochage des photos soit en deux lignes l’une au dessus de l’autre ou deux à deux, une à coté de l’autre. Ceci enrichit, par comparaison, la valeur de chacune des deux photos. Seules, elles auraient un sens, mais ensemble elles s’augmentent les unes à coté des autres.

Cela nous fait penser à un miroir peut-être, surtout avec le titre « Staring back » comme si chaque photo se reflétait dans l’autre, outre que le regard des personnages photographiés se reflète lui aussi dans la caméra ou les yeux de l’artiste qui sont ensuite aussi reflétés dans nos yeux, nous spectateurs.

C’est un jeu de mots mais surtout la réflexion est un jeu de lumière ; n’est ce pas là dans la lumière le coeur de la photographie ? Les deux lignes parallèles, quand le visiteur défile devant elles donnent l’impression qu’un film se déroule devant nous; à l’aller ou au retour. À partir de l’accès à cette partie on a donc les images qui défilent sans pour autant savoir de quoi il s’agit, on a là une première lecture.

Arrivés à la fin du mur on lit le paragraphe qui signale le parallélisme entre les deux photos qu’il relie (*1) et faisant le chemin inverse après cette lecture on voit une autre dimension de ces photos. On a ici une deuxième lecture. C’est une illustration parfaite du rôle que peut jouer le texte dans les oeuvres contemporaines.

Mais ceci ne s’arrête pas sur la lecture linéaire ou horizontale. À coté de la possibilité de lire linéairement et grâce aux liens de similitude entre quelques photos on peut faire aussi une lecture verticale (*2). Si on prend la forme de lecture linéaire comme étant une lecture qui a lieu avec le temps, qui respecte la linéarité du temps et en cela voir les images placées comme une bobine de film qui se défile devant nous ; On peut voir le placement verticale des photos l’une au dessus de l’autre comme une dimension ajoutée à ce temps un espace temps d’autant plus proche que la forme de ses oeuvres se rapprochent et le temps de leur capture se rapproche aussi. Mais de là on peut tirer encore un autre jeu avec cette notion encore plus subtile ! Le placement de deux à deux (*3) les photos prises dans un temps et lieu différent n’ayant préalablement pas de lien, mais le rapprochement dans l’espace de l’accrochage qui les met deux à deux et séparés des autres par un décalage de niveau d’accrochage fait en sorte qu’on ne peut les voir qu’ensemble. Notre lecture n’est pas complète si on voit chacune des oeuvres indépendamment de l’autre.

L’organisation dans l’espace de ces oeuvres et leur accrochage ont été fais sous la direction de l’artiste lui-même. Chris Marker, dans une exposition, doit intervenir dans la direction de la mise en exposition de ses oeuvres. Car on a vu l’importance de cette mise en exposition et l’impact qu’elle a sur le visiteur. Une autre disposition donnera une lecture totalement différente. La mise en exposition est elle-même un art puisqu’elle contribue à la réception de l’oeuvre artistique, d’autant plus que l’oeuvre d’art, surtout dans l’art contemporain, est pensée en fonction de l’espace ou du spectateur. Cette relation devient de plus en plus étroite quand l’appréciation d’une oeuvre dépend de sa lecture et quand cette lecture dépend de la mise en exposition. Les oeuvres de Chris Marker telles qu’on les présente au BAC sont fidèles à son travail et communiquent de la bonne façon -la façon voulue par l’artiste- avec les visiteurs du BAC. Ses oeuvres deviennent son OEuvre dans le BAC, dépendante donc de l’espace qui est BAC. D’où tout l’art d’exposer tout en respectant l’oeuvre. Ce n’est pas pour autant dire que dans ce cas les commissaires de cette exposition Lamia Joreige ou Sandra Dagher deviennent les artistes, comme on reproche à certains commissaires d’expositions surtout quand il s’agit de l’art contemporain.

Au contraire dans l’espace qu’elles donnent à l’artiste de diriger son exposition, avec les moyens de bord, on touche et de plus près au lien étroit que joue la mise en exposition des oeuvres de Chris Marker au BAC et ce côté artistique de la mise en exposition, de laquelle dépend le sens de son oeuvre, et qui détermine la réussite ou l’échec de l’exposition. Cette dernière qui dépend comme on l’a vu de la bonne ou mauvaise lecture qu’ont pu avoir les visiteurs de l’exposition. Cela me rappelle la théorie de l’ut pictura poesis où on dit de la peinture (représentation visuelle art de l’espace) et de la poésie (représentation littéraire art du temps) qu’elles sont les « deux-soeurs ». « Par quatre chemins » est la représentation parfaite de cette vieille théorie.

About Ranine El-Homsi

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